Donkey Kong 64 (1999, RareWare)

Il y a des jeux si représentatifs d'une période, d'une console, d'un genre, que mon esprit peine à aller voir au-delà. Tout y ramène nécessairement, comme si rien n'avait existé auparavant, comme si rien n'avait existé auparaprès. Certains vont cependant si loin dans leur concept qu'ils écrasent tout le reste, et deviennent une sorte de caricature bizarre.

Donkey Kong 64 est un jeu pour lequel, il y a plus de dix ans de ça déjà, sur Grospixels, j'avais une longue liste de griefs. C'est un article que je réécrirai sans doute, ou du moins que je mettrai à jour, comme je n'en suis plus totalement satisfait ; du moins, je pense ma colère mal placée et mal dirigée, et je peux sans doute affiner un peu plus la critique, la rendre plus pointue et plus intelligente.

La plate-forme en trois dimensions, et plus spécifiquement même le sous-genre du "collectathon" duquel j'ai déjà occasionnellement parlé, est associé à des pans entiers de mon enfance et de mon adolescence. C'est ce qui se faisait de mieux sur console, Nintendo et RareWare en étaient les maîtres ; et pendant longtemps, on attendait le retour de Donkey Kong comme les épisodes sur SNES étaient parmi les meilleurs, et parmi mes favoris. 

Mais lorsque Donkey Kong 64 arriva, j'étais, nous étions toutes et tous je crois, assez surpris. Le jeu ne me plaisait pas absolument, du moins, pas comme il aurait dû le faire. Je le trouvais esthétiquement peu heureux, il manquait de cette rondeur et de ce style que j'aimais tellement dans les Donkey Kong Country, le gameplay était pataud, le jeu manquait de rythme : c'était une déception. Au regard de Banjo-Kazooie, et même de Banjo-Tooie qui est souvent maladroit par gigantisme, je trouvais Donkey Kong 64 plutôt faible, voire faiblard.

Je finissais le jeu pourtant et même, des douze ans plus tard, je lui redonnais sa chance, pour voir si mon regard s'était, depuis, radouci. Las, je le trouvais tout autant enflé et pataud, vulgaire, malsain même, comme habité d'un mauvais génie. On a depuis appris les désordres de son développement, l'impossible objectif que l'équipe s'était fixée, la lassitude déjà qui mènera à Conker's Bad Fur Day, le plus beau des défouloirs. Donkey Kong 64 respire cette atmosphère de fin de règne et ses cicatrices ne se dissimulent pas sous la fourrure, c'est une marionnette exsangue qui se trémousse ; et déjà à l'époque, du haut de mes treize ou quatorze ans, je le comprenais déjà.

Le jeu enalassa, il devenait, au début des années 2000, une blague. Le fameux "DK Rap", qui inaugurait l'aventure, un sujet de moquerie imbécile. Tout ce qu'il ne fallait plus faire dans un jeu de plates-formes en trois-dimensions, il l'incarnait. C'était une verrue enflée, qu'il fallait absolument oublier, et ne plus jamais citer. Et puis, par un retour des choses, on le redécouvrit et on l'apprécia davantage. De paria, il devint le représentant d'un âge mythique, presque mystique de l'histoire du jeu vidéo. Il était une parodie, il est à présent un parangon : non sans défaut, mais d'une tendresse infinie et d'un intérêt renouvelé. Le speedrun a beaucoup œuvré à cette relecture, mais il y a sans doute davantage.

J'ai vu des jeux ne pas rencontrer leur public jadis, et être aujourd'hui considérés comme très ambitieux, voire cultes. J'ai vu, encore de mémoire récente, des anonymes se hisser au rang des expériences les plus discutées aujourd'hui. Mais ce jeu incarne, ce me semble, autre chose. Alors que la N64 a été, dans ma jeunesse, l'une des consoles les plus avancées du monde, elle est à présent perçue comme une curiosité "retro" au même titre que l'était, pour moi jadis, l'Atari ST ou le Commodore 64. Et alors que je vieillis, et que de jeunes yeux découvrent un pan d'une histoire qu'ils ne connaissent que par les livres ou les documentaires, je vois mon quotidien d'hier devenir les légendes d'aujourd'hui. C'est drôle : j'y vois une immense noblesse, dont je suis paradoxalement fier même si, finalement, je n'ai en rien contribué à la chose.