Le Voyage de Chihiro (2001, Hayao Miyazaki)

C'est, je crois, par l'intermédiaire de la VHS de Princesse Mononoké que je découvris ce prochain film. Il y avait une bande annonce au début de la cassette, avec cette musique invitante qui me souleva l'estomac d'une émotion nouvelle. On l'entend encore, c'est celle du générique ; j'ai appris depuis qu'en français, son titre était "Rêvons toujours les mêmes rêves aimés". Sans m'en rendre compte souvent, je repète cette antienne : elle a la beauté des formules magiques des âges inconnus, de celles d'avant l'écriture et qui ne furent jamais totalement fixées mais que notre corps a retenu, malgré lui, des millénaires plus tard.
En 2001, j'étais plus âgé que Chihiro de quelques années, mais je m'identifiais assez à cette petite fille boudeuse et geignarde, dégingandée et maladroite. Comme toutes les adolescentes et adolescents, j'étais mal dans ma peau, inquiet de l'avenir — je le suis toujours, voire davantage qu'alors —, je me trouvais irrésistiblement laid et pataud, incapable d'aimer ni d'être aimé. Je savais pourtant qu'il y avait des trésors partout ; mais peut-être cherchais-je mal, peut-être étais-je trop empressé et pas assez curieux : je ne trouvais que de la terre et du vide, et je ne m'enorgueillissais d'aucune richesse.

J'étais dés lors disposé, intimement disposé, à comprendre tout ce que ce film voulait me dire. Chihiro a été une éducatrice attentive et patiente, et j'ai plus grandi avec elle, en deux heures de film, qu'en dix ans d'école. Quand elle soulève péniblement un bout de charbon dans la chaufferie, je suis avec elle et mes bras souffrent ; quand elle refuse les trésors du Sans-Visage, je comprends soudainement la valeur du travail et de l'honnêteté ; quand elle prend une dernière fois Zéniba dans ses bras, je pleure encore à chaudes larmes.
Il y a des œuvres, comme ça, qui m'ont rendu particulièrement meilleur ; du moins, j'aime à croire que leur contact m'a guéri, comme un onguent ou un diapalme magique pourrait détruire la Peste de Cyprien par un simple contact. Sur ce journal, je n'ai jamais parlé que de celles-ci, de tout ce qui m'a été bon, et de tout ce que j'ai trouvé bon. Mais Le Voyage de Chihiro a quelque chose de plus, que peu de films, que de peu d'albums de musique, que peu de livres ont eu la chance d'avoir : le moment idoine.

Que les poésies changent avec le temps, et qu'il faille les redécouvrir parfois plus tard, je le sais ; qu'on peut passer à côté de la brillance par autorité ou par bêtise, parce qu'on se le refuse ou parce qu'on se croit meilleur que ça, sans doute également ; qu'un monument arrive trop tôt ou tard dans notre vie, c'est ce qu'on connaît le plus.
Mais qu'une grande pièce arrive au bon âge ; que la leçon soit celle qu'on attendait ; qu'elle soit délivrée parfaitement pour qu'on l'entende ; qu'on la comprenne et qu'on la retienne ; cela n'arrive, au mieux, qu'une fois dans une vie. Pour moi, ça été Chihiro : quelle chance !


