Nouvelles histoires extraordinaires (1857, Edgar Allan Poe [trad. Ch. Baudelaire])

Même si, je le concède volontiers, le style de Baudelaire ne m'a jamais totalement convaincu en prose (je lui préfère Bertrand, pour être original), et même si je n'ai jamais lu ces histoires extraordinaires en anglais, je ne peux qu'être passionné pour ces Nouvelles histoires extraordinaires dont la sélection réunit, sans doute, parmi les plus connues : "Le cœur révélateur", "Le puits et le pendule", "Le masque de la mort rouge", "Le portrait ovale", entre autres. Du moins, si on pense à Poe, on pensera sans doute volontiers à celles-ci, plutôt qu'à celles-là.
C'est peut-être l'arrivée d'octobre, de la Toussaint et d'Halloween qui me repoussa dans les bras gothiques de ces pages. Il flotte déjà dans l'air quelque chose de malsain et de putride, de funeste, depuis longtemps même : les canicules que nous avons essuyées étaient déjà des avant-goûts d'un enfer qui viendra prochainement, et qui pourrait bien être tout aussi lugubre que les pages les mieux choisies de Milton. Alors, c'est peut-être davantage du répit que je ressens comme le froid revient, moi qui pensais ne plus jamais le connaître.

Ce qui m'a frappé en revenant vers ce recueil, c'est encore la façon dont les obsessions les plus fortes de l'auteur percolent dans toutes les pages. Adolescent, je n'avais lu ces intrigues que fragmentairement, un bout de celle-ci, celle-là en entier, comme j'étais contraint par les désirs de ma professeure de français et qu'alors, je n'étais pas tout à fait possédé par le vice de la lecture.
Alors certes, il y a les enjeux que l'on connaît bien : le balancement fantastique entre réel et irréel ; la folie ; la mort ; le gothique, les châteaux, les ancêtres, la mort, et toutes ces sortes de choses. Mais j'ai vu également, et c'était plus étrange, l'obsession pour l'alcool et ses ravages — et évidemment, je repensais ici à Balzac et à Zola ; la fantaisie et le jouet ; les montres et les horloges, le pendule encore, le balancier. Je n'associais pas spécialement Poe, et ces intrigues, à ces motifs-ci, mais ils ressortent pourtant à chaque page ou presque, très régulièrement, et me surprennent totalement.

Car je peux encore expliquer ce ressac sur l'alcoolisme et les ivresses dangereuses, c'était de l'époque et bien d'autres ont écrit dessus, et de différentes façons, c'était un problème de santé public et un problème philosophique, je peux retrouver la source du mal. Pour la fantaisie et le jouet, Baudelaire lui-même parlait de l'âge du joujou, et je peux comprendre dans cette société qui se croit disparaître (Bougrelon et des Esseintes ne sont pas loin) l'envie de revenir aux temps puérils des nourrices et des layettes, des toupies et des marteaux en mousse. Les horloges en revanche, m'étonnent davantage.
L'image du sablier, de la montre, est bien entendu vieille et je connais mes Ultima Forsan et mes Memento Mori. Mais je crois voir là aussi quelque chose de plus, dans le tic-tac d'un cadran ou la régularité d'un pendule, il y a une mécanique du rouage qui devient comme une troisième voie entre les humains et la nature, comme une peur des machines, de l'industrie, qui détruiraient quelque chose de vieux et de puissant. Je repense, on fait des liens partout, à Fear & Hunger 2, qui incarne cette crainte dans "Logic", un nouveau Dieu qui pourrait tout emporter.

Alors, il serait sans doute irrémédiablement stupide de faire de Poe, et du "Cœur révélateur", une anticipation de ce que nous vivons aujourd'hui, de cet esprit de machine qui pousse sous les planches de nos maisons, dans nos ordinateurs et les centres de données, qui aspire tout ce qu'a fait l'humanité, qui absorbe toute l'eau et l'énergie de la nature, pour produire une logique informatique, une intelligence artificielle, une glace monotone.
Mais il serait sans doute tout aussi irrémédiablement stupide de ne pas croire les poètes et les poétesses atteintes du don de double vue et de capturer dans l'esprit de leur temps, l'esprit des temps futurs. Les sibylles d'Apollon devaient bien voir, entre deux enfumades, les pollutions des mâche-fers et les tyrannies des colonisateurs. Et il y a sans doute dans Poe autre chose qu'une amourette collégienne, qui ressemble à une mise-en-garde, et qui fait trembler les sensibles.


