Saw (2004, J. Wan & L. Whannell)

Comme j'ai eu l'occasion de le dire ailleurs, ce n'est qu'à l'âge adulte que j'ai commencé à regarder les films d'horreur. C'est, maintenant, un rituel que j'observe avec mon épouse, lorsqu'arrivent octobre et la fête des saints ; et c'était alors l'occasion de lui faire découvrir Saw, et le phénomène culturel qu'il représenta alors.

J'ai eu la chance de connaître la naissance artistique, et l'enthousiasme populaire que créèrent certains films, Matrix par exemple, ou Le Seigneur des Anneaux. Pour les films d'horreur, Saw est sans doute leur équivalent : et même si sa légende est sans doute trop lourde pour lui, comme nul autre film de sa saga, jusqu'à présent, n'égale à mon sens les qualités du premier, on ne peut nier que son esthétique, son propos, son concept, influença durablement le monde autour de lui.

Ce premier film a, du reste, quelque chose d'infiniment théâtral, et je ne serais point surpris d'apprendre qu'on en donna des adaptations sur les planches tant il a tout du huis clos étouffant. Il suffirait de presque rien pour l'inventer devant un public, et tout pourrait se passer volontiers par téléphone ou par le dialogue : même, je trouve à la relecture que ce sautillement, de lieu en lieu et d'époque en époque, affaiblit la charge émotionnelle du film même s'il était d'une redoutable efficacité jadis.

D'ailleurs, je n'ai pu m'empêcher de penser à Cube qui fut l'un des films préférés de mon adolescence, et que j'aime encore beaucoup. Il est d'ailleurs étrange que la critique préfèrât l'un à l'autre, car je trouve malgré tout l'œuvre de Vincenzo Natali meilleure et plus concentrée, même si moins ancrée dans notre réalité. Il y a toujours eu quelque chose, effectivement, dans Saw, qui m'a déplu, dans sa volonté que l'on devine, très rapidement, de vouloir nous surprendre, de créer un twist, un retournement, un inattendu. Ce type d'histoires fonctionne mal sur moi, comme je devine facilement les ficelles les mieux cachées.

On devient néanmoins rapidement curieux, et notamment grâce au jeu des acteurs et des actrices qui demeure, je trouve, inattaquable. Cary Elwes, que j'adorais dans Princess Bride, donne ici une interprétation tout en nuances, dans sa peur comme dans ses silences, pour un registre que je ne lui connaissais pas ; et même si Danny Glover redonne du flic fatigué, il maîtrise cet archétype tellement bien que je lui pardonne toutes les caricatures.

Que reste-t-il cependant de Saw, des vingt ans plus tard ? Bizarrement, bien moins, je crois, qu'à l'origine. Contrairement à d'autres huis clos qui, je pense, se sont considérablement bonifiés avec l'âge, le film exsude à présent davantage un mauvais esprit, celui d'un concept qu'il ne parvient pas pleinement à assumer et dans lequel il se perd. Il y a sans doute quelque chose du high concept, du principe fort qui intrigue ; mais il ne propose pas quelque chose de plus et j'en veux pour preuve qu'après lui, les autres films n'ont pas vraiment su quoi dire de plus.

Saw satisfait un plaisir morbide et adolescent, de voir des gens se mutiler, et en mutiler d'autres, pour leur propre gain et leur propre égoïsme. C'est une idée nihiliste et puérile, que je pouvais bien avoir à treize ou quatorze ans, quand le monde m'apparaissait comme d'une simplicité désarmante. J'ai depuis compris, comme on finit par le faire, que la vraie rébellion est lumineuse, qu'il n'y a rien de plus punk que de hurler sa soif de vivre dans la joie, la baise et l'amitié. Saw choque et distrait : mais il finit par sonner creux.