Morgane de toi (1983, Renaud Séchan)

Je connais, ou plutôt je connaissais, les chansons de Renaud par coeur ; mais l'âge aidant, et l'exercice manquant, j'ai énormément perdu. En écoutant l'album tout à l'heure encore, je me surpris à connaître par coeur le moindre des vers ; j'ai ainsi pour conviction que cela n'est pas seulement dû à une inclination naturelle pour l'auteur, mais surtout à un véritable talent d'écriture, que j'aimerai bien, à vrai dire, acquérir un jour.
J'aurai tendance à classer les chansons de Renaud en trois grandes catégories : les « rigolotes », bons mots et calembours, les « engagées », ironie assassine et constats blessants, les « romantiques », petits moments de bonheur et douces complaintes. L'alliance ultime de ces trois genres donne un résultat exquis : et l'album semble ici s'y reconnaître, tout en alliant ouvertement les contraires.Toutes les chansons ne sont guère connues ; certaines n'ont pas même eu la joie d'être jouée en concert ; mais je les aime toutes.

Parmi les « rigolotes », citons, en vrac, Doudou s'en fout ; sur un air un rien « reggae », l'histoire charmante d'une vendeuse de Maillot de Bains, martiniquaise sans doute, qui n'attend que les vacances pour retrouver ses plages, et ne plus voir la gueule des « mémés » qui ne sont que des chieuses ; Ma chanson leur a pas plu..., ou les (més)aventures de Renaud qui, alors qu'il tente de « placer » des airs qu'il vient d'écrire à des collègues du milieu, se fait systématiquement éconduire, et en tire une certaine amertume (« Je ne fais plus que des chansons pour moi ») ; Près des autos tamponneuses, où une petite histoire d'amour se trouve là encore déçue (la chanson est délicieuse du fait des libertés de langue... « La sienne était verte, la mienne était... verte (aussi) » etc.) ; Pochtron !, qui peut se réduire à une « chanson à boire ».
Les « engagées » se composeraient de Deuxième génération (la vie dans les banlieux... peut-être l'air que j'apprécie le moins, étant moins concerné par le sujet du fait de ma situation sociale) ; Déserteur, réécriture agréable et gaillarde de la chanson de Boris Vian Le Déserteur, qui commence magnifiquement : « Monsieur le Président / Je vous fais une bafouille / Que vous lirez sûrement / Si vous avez des couilles » (en contrepoint de l'originale : « Monsieur le Président / Je vous fais une Lettre / Que vous lirez peut-être / Si vous avez le temps ») ; et enfin Loulou, à l'air atrocement « rock », ou les retrouvailles acerbes de deux anciennes frappes...

Les « romantiques » sont sans doute les plus belles de tout un répertoire : Morgane de Toi, cri d'amour à Lolita, sa jeune fille (« J'suis qu'un fantôme quand tu vas / Où j'suis pas ») et surtout En cloque, cri d'amour pour sa femme enceinte... (« Même si j'devenais / Pédé comme un phoque / Moi j'serai jamais / En cloque »).
Enfin, Dès que le vent soufflera me semble être une mixture des différents composants : l'humour ("J'ai déserté les crasses / Qui m'disaient : « Sois prudent, / La mer c'est dégueulasse, / Les poissons baisent dedans. »), le romantisme (« Ne pleure plus ma mère, / Ton fils est matelot, / Ne pleure plus mon père, / Je vis au fil de l'eau »), l'engagement (« C'est pas l'homme qui prend la mer, / C'est la mer qui prend l'homme. »), et même les détournements de langue (« Dès que le vent soufflera / Je repartira, / Dès que les vents souffleront, / Nous nous en allerons (de requin) »).Que dire de plus ? Un must have, sans aucun doute. Et sans doute ce que la chanson française nous a donné de plus beau depuis ses trente dernières années.



