Sarah's Scribbles (2011 - en cours, Sarah Andersen)

C'est un sentiment qui est, ce me semble, partagé par nombre de ma génération. C'est que nous n'avons encore que peu de pouvoir, politique, législatif, scientifique : tout est capturé par les anciens, qui peinent à mourir et qui aspirent tout ce qu'ils peuvent de notre monde avant de nous laisser que des restes et des ruines. Quand, récemment encore, je relisais Gotlib et les mésaventures de l'élève Chaprot, je me sentais plus proche de lui que de ses parents encravatés et endimanchés.
Sarah Andersen, qui se met gaillardement en scène dans son webcomic, raconte sans doute la même histoire, d'une jeunesse qui vieillit mais qui ne veut pas grandir, comme le monde des adultes qui nous précède représente tout ce que nous conchions. Sans doute, celles et ceux de Mai 68 disaient la même chose ; mais nous allons plus loin dans la révolte et dans l'intelligence, et savons bien ce qu'il en est des cadeaux des Grecs.

Difficile aussi pour moi de savoir précisément quand Sarah's Scribbles arriva sous mes yeux. Comme nombre de webcomics, tout cela circulait d'abord sur les réseaux sociaux, sous la forme de pastilles ou de vignettes à la source inconnue voire, parfois, gommée, c'était des choses qu'on échangeait comme ça. Un jour sans doute, je remontais le fil et tombais sur son site ; j'avalais tout, plus encore j'achetais un album, je me retrouvais parfaitement dans cette vieille étudiante socialement anxieuse, timide jusqu'à la maladie, n'aimant rien de plus que le calme et ses chats. C'était moi, pour ainsi dire, il y a vingt ans ; c'est encore moi, pour ainsi dire, vingt ans après.
Quand je plisse les yeux, je crois même entr'apercevoir, là-dedans, un peu de Mafalda, sans savoir tout à fait pourquoi. Il y a peu de politique dans Sarah's Scribbles, ou alors rarement, on parle des relations genrées, de l'éducation, du spectacle qu'on nous offre et de la façon dont on le refuse. Sans doute, je rassemble ces œuvres sous une forme de révolte in petto, dans l'art de dire les choses sans vraiment le dire, de regarder le monde et de choisir de s'accouvillonner non pour se dissimuler, mais pour refuser ce qu'on nous propose. Après la lutte, active comme passive, le repos, la retraite presque montaignienne, est sans doute la meilleure des solutions.



