Poèmes barbares (1862, Leconte de Lisle)

En matière de poésie encore, on méjuge souvent la facilité avec laquelle nous pouvons faire des alexandrins. Ce vers, qui apparut finalement assez tard dans l'histoire poétique française, remplaçant ce faisant les mètres traditionnels que sont le décasyllabe et l'octosyllabe, est en effet le plus proche de la parole française : nous parlons plus ou moins naturellement en segments de douze syllabes, et il ne suffit alors que de trouver quelques rimes, d'ajouter ou de retrancher un mot par ci, un mot par là, de faire une hyperbate, pour avoir sous la plume un quatrain, un sonnet, une ode entière.
Après, il reste l'art, le beau, l'agréable ; développer une isotopie, trouver un sujet, atteindre le sublime. Cela, ça ne peut souvent se faire naturellement : il faut lire, s'inspirer, revendiquer. Si, parmi les poèmes en prose, je donne Gaspard de la Nuit, parmi le vers, je donne Leconte de Lisle, et je donne les Poèmes barbares. Ses Poèmes antiques sont tout aussi bons, meilleurs même par endroit : mais ce certain recueil rajoute une conduite absente de l'autre, la simplicité.

Oh, ce n'est pas une simplicité de propos, bien dense ; ou une simplicité de construction, le vers étant toujours très bien construit, fort équilibré, tranchant comme la lame ; mais plutôt une simplicité d'esprit, qui fait croire même aux plus informes des lecteurs qu'il aurait pu, lui-même, être l'auteur de ces différents mots. Rien de plus difficile cependant, on le saura bien : un peu comme ces peintures contemporaines, c'est l'illusion qui prime sur la maîtrise du pinceau.
Cela est d'autant plus étrange que l'auteur, on le saura, appartient à ce groupe du Parnasse, qui prétendait allier la finesse de l'esprit à l'élégance de la forme. Leconte de Lisle parvient, ici, à faire bien davantage : il garde cette élégance, la revendique jusqu'au bout des doigts, mais l'associe à une hallucination de naturel, une sorte de dandysme incroyable que l'on ne retrouvera pourtant, et j'en avais déjà parlé, qu'à la toute fin de son siècle.


